Le réchauffement médiatique assèche le lac Poyang

[Article initialement publié en mars 2012]

Il existe des coïncidences qui n’en sont pas. Mettre cela en évidence est faire oeuvre de journalisme, l’information résidant au moins autant dans les faits eux-mêmes que dans les liens que l’on établit entre eux. Mais encore faut-il faire preuve d’analyse et ne pas reprendre clef en main des interprétations toutes faites, qui ne servent que les intérêts de ceux qui les livrent.

C’est pourtant à cette curieuse situation que l’on a été confrontés le 30 janvier dernier, lorsque le journal télévisé de 20h00 de France 2, le temps d’un reportage, n’a été que le porte-parole du gouvernement chinois. Bien entendu, cela n’avait rien d’évident en soi, pour les téléspectateurs, qui n’avaient aucune raison a priori d’émettre des réserves sur le reportage, ainsi que pour les journalistes, du moins avant le travail de documentation qu’ils auraient dû entreprendre.

Il fut donc question ce soir-là, sur la première chaîne du service public, du lac Poyang, l’une des deux étendues lacustres les plus vastes de Chine, dont le niveau des eaux est désespérément bas cet hiver. Le suspens étant nul pour qui est déjà passé par ce blog, annonçons déjà le coupable tout désigné : le réchauffement climatique. Le suspens étant presque nul sur la teneur de ce que j’en dirai, précisons de suite que c’est à la fois pas si simple, et beaucoup plus intéressant.

  • Le reportage de France 2

Voici comment le présentateur David Pujadas lance le reportage à suivre :

« Un immense lac d’eau douce, un lac grand comme un département ; c’était l’une des deux plus grandes réserves d’eau en Chine, eh bien en quelques années ce lac s’est quasiment asséché, il est devenu là-bas le symbole du péril climatique. Pour Pékin, la principale menace sur la prospérité du pays n’est pas la récession en Europe ou la surchauffe immobilière, c’est bien le réchauffement du climat, la pollution, la pénurie d’eau. »

Le ton est donné et le reportage d’Alain de Chalvron est à l’avenant. Les curieux pourront le visionner en suivant ce lien. En voici le contenu. La superficie du lac Poyang a diminué de 95 %, passant de 4000 km2 à seulement 200. En illustration, l’implacable verdict apporté par l’imagerie satellitale (les surfaces en eau sont bien sûr en bleu) :

Le lac jusqu’en 2010, nous dit le journaliste, …

Poyang-France-2-avant

… et tel qu’il est aujourd’hui.

Poyang-France-2-apres

Document 1 : l’assèchement du lac Poyang selon France 2

On remarquera que le recul donné sur la seconde « photo » satellite est plus important, ce qui fausse un peu la comparaison. Passons, le bas niveau du lac est un fait. Suivent des images de lac asséché, couvert de graminées, sur lequel reposent des embarcations. Les pêcheurs de la région, autrefois prospères, touchent désormais le fond. Ces pauvres gens, interrogés, évoquent la responsabilité du barrage des Trois Gorges, qui entrave le cours du Yangtsé, plus long fleuve de Chine et d’Asie. « Le barrage des Trois Gorges empêche l’eau d’arriver chez nous. Depuis sa construction, l’eau ne fait plus que passer », explique une habitante, sans que ses propos ne soient très compréhensibles pour qui se contenterait du peu d’éléments explicatifs livrés par le reportage. Alain de Chalvron ne peut qu’aller dans ce sens, mais en le minimisant : « Ce barrage, le plus grand du monde, inauguré en 2003, serait donc à l’origine de la mort lente du lac Poyang. Il capterait, détournerait les eaux du Yangtsé. Oui, sans doute. Mais si les ingénieurs du barrage ne relâchent pas assez d’eau pour remplir le lac, ce n’est pas par haine des pêcheurs ou par quelque calcul machiavélique. » Le ton lénifiant et l’indigence du propos laissent quelque peu pantois. De plus, la prétendue mort lente du lac est en contradiction avec l’assèchement rapide présenté par le journaliste, photos satellite à l’appui. À moins que l’étendue atteinte sur l’image le présentant comme il était en 2010 soit déjà bien en dessous des valeurs antérieures ; nous verrons qu’il n’en est rien. Suit l’intervention d’un homme chinois qui n’est pas présenté, mais que l’on imagine être un scientifique. Il explique que « depuis 2003, le cycle naturel du lac est déréglé avec une saison sèche plus longue », ce qu’il relie à la mise en eau du barrage. Il y a visiblement là un problème de traduction du chinois vers le français. Comment un scientifique pourrait-il dire que le barrage est responsable de l’allongement de la saison sèche ? Il parle ici très clairement du cycle annuel du lac, qui connaît chaque année des hauts et des bas. Ce qui est traduit ici par saison sèche désigne en fait la saison des basses eaux, de l’étiage. Nous y reviendrons. Il ajoute ensuite que le changement climatique a aussi sa part dans « la sécheresse du lac », les cinq rivières l’alimentant ayant toutes un niveau d’eau très bas. Il est permis de se demander s’il évoque réellement le phénomène de réchauffement anthropique, ou bien s’il n’évoque que des pluies insuffisantes, variable climatique fluctuante dans le temps. En l’absence de toute information sur l’identité de cette personne, impossible de se faire une idée sur ce point. Et pour illustrer la triste fin du lac Poyang, le journaliste affirme que des maisons d’habitation sont construites à même son lit, preuve qu’un monde s’en est allé. Or, l’illustration montrée ne confirme rien du tout, les maisons étant situées sur un point haut, apparemment une digue.

Poyang-maison

Document 2 : Pour France 2, on construit à même le lit du lac

Suivent quelques exemples peu probants de reconversion possible pour les habitants, et enfin la conclusion qui n’est autre que le point de départ : les dangers du réchauffement climatique. Alain de Chalvron peut alors parler de la publication d’un rapport alarmiste du gouvernement chinois sur le sujet, jugé exhaustif car faisant 700 pages. La pénurie d’eau engendrée en Chine par un réchauffement (de quel ordre et pourquoi cette conséquence ?) aurait comme prolongement une baisse de 20 % de la production de céréales dans le pays, autrement dit une crise alimentaire. Et quelle meilleure illustration de la pénurie d’eau que la mort constatée d’un lac, autrefois grand comme un département français ?

Le verdict peut sembler très dur, mais il n’y a véritablement presque rien à garder dans ce reportage, qui s’arrange avec la réalité pour pouvoir tranquillement en arriver à la conclusion du péril climatique. En l’état, seul le témoignage de la femme de pêcheur est intéressant, qui aurait mérité d’être entendu, compris, puis expliqué. Au lieu de quoi, ces journalistes ont clairement adopté l’analyse mise en avant par les autorités chinoises. Celles-ci ne se sont d’ailleurs pas attardées sur le point de vue du petit peuple, ni même sur celui des scientifiques, afin de ne pas avoir à les rejeter et n’accusent que la terrible sécheresse, ne parlant à aucun moment, par la voix de la presse étatique (y compris en anglais), du barrage des Trois Gorges. La reconnaissance officielle d’importants risques liés au réchauffement climatique permet opportunément de lier le présent du lac Poyang au futur hypothétique du climat de la région. Et de passer outre toute autre considération, notamment la gestion hydraulique des grands fleuves et des zones humides, dans un pays où la maîtrise de l’eau a toujours été un enjeu majeur pour les pouvoirs en place.

 

  • Le réchauffement climatique est-il un coupable crédible ?

Pour expliquer le très bas niveau d’un lac, il n’est pas du tout absurde de penser à un problème d’alimentation en eau, et donc, en premier lieu, à un déficit pluviométrique. D’autant plus que le réchauffement climatique (sous-entendu anthropique) est généralement synonyme de péjoration climatique, bien souvent de sécheresse. L’image de ce lac presque à sec durant la saison hivernale renforce cette présomption. Mais projeter notre sens commun d’habitant d’Europe occidentale aux réalités de la Chine méridionale n’est certainement pas indiqué.

Commençons donc par le commencement, et voyons où le lac Poyang est situé en Chine, pays quatorze fois plus vaste que le France. On le trouve tout au nord de la province de Jiangxi (carte ci-dessous).

Jiangxi

Document 3 : La province de Jiangxi

Les précipitations annuelles dans la région sont importantes, comme en atteste la carte suivante :

Precipitations-Chine

Document 4 : Précipitations annuelles moyennes en Chine (cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Le lac Poyang (Poyang Hu) et la proche localité de Nanchang sont indiqués. Comme on peut le constater, la région ne manque pas d’eau dans ces conditions moyennes. Sur la période 1983-2008, il est tombé en moyenne 1610 mm de pluie à Nanchang.

Mais les totaux pluviométriques ne sont pas tout. Le régime des pluies est celui de la mousson, avec un maximum pluviométrique au printemps et en été. La saison sèche est la saison froide.

P-mensuelles-Nanchang

Document 5 : Précipitations mensuelles moyennes à Nanchang

Le terme de saison sèche est à relativiser, presque tous les mois de cette période recevant en moyenne plus de 50 mm, environ l’équivalent d’un mois moyen de précipitations à Paris. Comme on le voit, il y a de grandes différences en fonction des mois. Les trois   plus humides , avril, mai et juin, cumulent environ 775 mm.

Que ce soit en deux ans, comme le laisse entendre Alain de Chalvron, ou bien « en quelques années », comme il le dit plus vaguement par la suite, après David Pujadas, pour conduire si rapidement à la mort d’un lac tel que celui de Poyang, dont la superficie, d’après les journalistes, devrait s’étendre à 4000 km2, il faut une modification très nette des conditions climatiques. Voyons celles ayant prévalu en 2011. D’après le Jiangxi Poyang Lake Hydrologic Bureau, le lac aurait reçu 974 mm, ce qui équivaudrait à une diminution de 30 % par rapport à la moyenne des six dernières décennies. Ce serait la sécheresse la plus sévère depuis 50 ans. Ce qui signifie donc qu’il y a eu pire auparavant. Voici ce que l’on trouve par soi-même en cherchant un peu :

P-Nanchang

Document 6 : Précipitations à Nanchang en 2011 (fin janvier 2011-fin janvier 2012)

On peut voir sur ce document du National Centers for Environmental Prediction, rattaché à la NOAA américaine, en bas les occurrences de précipitations à Nanchang, avec leur valeur en hauteur de pluie (en mm à droite) ; en haut le cumul de ces précipitations confronté à la moyenne :  très clairement, l’année pluviométrique 2011 a été  constamment en déficit, avec 1102 mm de pluie, alors que la moyenne donnée est ici d’environ 1600 mm, une baisse un peu supérieure à 30 % en effet. C’est très loin d’être négligeable, mais est-ce suffisant pour vider un lac ? Les années précédentes ont-elles été quasiment aussi « sèches » ? Sur le document ci-dessous, voici les précipitations annuelles depuis 1959 (avec de nombreuses lacunes, je n’ai pas trouvé mieux), dans la même localité de Nanchang :

P-annuelles-Nanchang

Document 7 : Précipitations annuelles à Nanchang depuis 1959

Difficile de justifier le faible niveau du lac avec les précipitations de ces dernières années. 2010 fut même la plus pluvieuse de ces dernières décennies, sous réserve que les années manquantes ne cachent pas de données remarquables. Ce qui est assez peu probable, sachant que l’année 1998 est présentée comme celle pendant laquelle le lac a connu son plus haut niveau depuis 1950 (début des mesures régulières), avec en effet, après 2010, les précipitations les plus abondantes de cette même période.

La catastrophe climatique annoncée n’a d’ailleurs pas encore eu lieu, ce qui ne signifie pas qu’il ne se passe rien, le climat variant naturellement à toutes les échelles de temps et d’espace. À l’échelle du XXe siècle, comme l’ont montré des chercheurs de l’université allemande de Giessen, aucune tendance à la hausse ou à la baisse des précipitations ne peut être mise en évidence. Ils constatent cependant un resserrement des précipitations autour des mois de juin et juillet, avec une baisse en mai. Par ailleurs, une plus grande variabilité interannuelle aurait marqué les décennies 1980 et 1990. Mais la tendance sur les trente dernières années serait plutôt à la hausse des précipitations. Plus précisément, une équipe de scientifiques chinois s’attachant aux épisodes paroxysmiques dans la province de Jiangxi a quant à elle observé sur la seconde moitié du XXe siècle l’existence de cycles. Les années soixante-dix et quatre-vingt ont été plutôt peu touchées par de graves inondations, au contraire des années soixante et surtout quatre-vingt-dix, marquées par de fortes précipitations. Les sécheresses les plus sévères concernent les années soixante et la seconde moitié des années quatre-vingt (1990 compris). Selon ces auteurs, une nouvelle période marquée par des sécheresses pourrait avoir commencé depuis 2003. L’année 2011 s’inscrit parfaitement dans ce cadre, même si la faiblesse des précipitations semble bien insuffisante pour expliquer l’assèchement spectaculaire du lac Poyang. D’autant plus que si les médias se sont emparés de la prétendue quasi disparition du lac, c’est en oubliant bien vite les événements de la précédente saison des pluies, en juin 2011.

 

  • 2011, entre sécheresse et inondations

Le mois de juin 2011 a été marqué dans la province de Jiangxi par de très graves inondations, décrites comme les pires depuis très longtemps. On peut voir sur l’avant dernier document que les pluies du début du mois ont été très importantes, plus qu’à l’ordinaire (au point de ramener rapidement le cumul des précipitations vers la moyenne). Preuve que déficit pluviométrique et inondations peuvent se côtoyer.

Que s’est-il alors passé pour le lac Poyang ? Les images satellite le montrent, illustrant l’évolution de la situation à un mois d’intervalle :

Poyang2011

Document 8 : Le lac Poyang en 2011, à son minimum (gauche) et son maximum (droite) d’extension

Début 2011, l’extension minimale du lac fut de 300 km2. Jusque fin mai, les pluies ont été très peu abondantes. On voit que le niveau du lac est resté bas très tardivement. Avec les précipitations de début juin, le niveau est vite remonté : d’environ 2m20 du 4 au 8 juin. Bien que 2011 fut une année moins sèche que 1962, le niveau est resté inférieur d’environ 1m50 à ce qu’il était alors.

Examinons brièvement deux situations antérieures (ci-dessous). Les années 2004 (haut) et 2007 (bas), en comparant extension maximale (gauche) et minimale (droite).

Lac Poyang

Document 9 : Le lac Poyang en 2004 et 2007, à son minimum (droite) et son maximum (gauche) d’extension

Plusieurs choses émergent à ce stade : quelle que soit l’année, le niveau du lac au mois de juin, bien que sans doute variable (ce qui est difficilement observable avec les seules images satellite), reste toujours haut, proche des valeurs que l’on nous a indiquées être normales mais perdues par la faute de la sécheresse, manifestation du réchauffement climatique ; la saison sèche est systématiquement marquée par un niveau bas, qui ne peut s’expliquer par une évaporation forcément modérée, compte tenu des températures de cette période (fraîches à froides) ; le niveau d’étiage semble s’abaisser avec le temps. Les journalistes de France 2 ont donc présenté les choses faussement, le recul du lac ayant été mesuré non pas par rapport à la superficie moyenne à la fin de la saison sèche, mais au contraire par rapport au maximum de la saison des pluies. Un peu comme si l’intensité d’une vague de froid hivernale était comparée au temps qu’il fait habituellement en été.

Le niveau d’eau du lac Poyang est très bas cet hiver. Mais pour en comprendre la raison, mieux vaut se détourner des arguments mis en avant par les journalistes de France 2 et s’attarder sur le fonctionnement naturel du lac, avant de voir ce qui a pu conduire au dérèglement du cycle naturel du lac, dont parle en vain le scientifique du reportage.

 

  • Naissance et respiration du lac Poyang

Il est difficile de comprendre quoi que ce soit à l’évolution actuelle du lac Poyang, si l’on ne sait rien de son fonctionnement, de son cycle naturel. On ne peut en ce cas comprendre le rôle du barrage des Trois-Gorges, sur le fleuve Yangtsé, alors même que le lac n’est pas situé sur le cours de celui-ci ; ni les paroles de la femme interviewée dans le reportage, parlant d’une eau qui, depuis que le barrage est opérationnel, « ne fait plus que passer » et ne remplit plus le lac.

Le lac Poyang n’existe pas de toute éternité. Au début de notre ère, le fleuve Yangtsé coulait plus au nord qu’actuellement, traversant les lacs que l’on aperçoit sur les images satellite précédentes (tout en haut). Les rivières qui alimentent actuellement le lac Poyang, dont la principale est la Gan, affluent du Yangtsé, traversaient à l’époque une plaine humide cultivée, dont les points les plus bas étaient inondés.

Puis, vers l’an 400, le cours du Yangtsé a migré vers le sud, faisant ainsi remonter de quelques mètres l’altitude de la confluence entre le fleuve et la rivière Gan. S’étant ainsi constitué en barrage naturel, le fleuve empêche la rivière Gan de s’écouler comme auparavant. L’eau retenue forme ainsi le lac Poyang. Le niveau de celui-ci dépend bien sûr du débit des cinq rivières qui l’alimentent, mais aussi de celui du Yangtsé, variable selon la saison. La concentration des pluies de la mousson sur quelques mois permet la mise en place d’un cycle hydrologique original. Avec les importantes précipitations de printemps et début d’été, le fleuve Yangtsé enfle jusqu’à atteindre un débit et surtout un niveau tel que ses eaux se déversent dans le cours de la Gan, faisant monter les eaux du lac, d’autant plus que ses contributeurs sont aussi proches de leur maximum. À mesure que la saison des pluies s’éloigne, le Yangtsé baisse, jusqu’au moment où il ne déverse plus ses eaux dans le cours de son affluent. Puis son niveau désormais trop faible fait moins barrage sur la Gan : c’est alors les eaux du lac Poyang qui se déversent dans le fleuve. Il existe donc un phénomène de bascule saisonnière, les deux éléments du système, fleuve et lac, étant alternativement contributeurs l’un de l’autre.

Pour ceux qui aiment les graphiques, en voici un qui illustre bien le phénomène. Il s’agit des fréquences respectives du déversement des eaux du fleuve dans le lac (haut) et du lac dans le fleuve (bas), calculées sur la période 1957-2008.

River-Lake-forcings-1957-2008

Document 10 : Fréquences des échanges entre lac Poyang et fleuve Yangtsé. Du fleuve vers le lac (haut) et du lac vers le fleuve (bas)

Selon la précocité ou le retard de la mousson, selon aussi l’importance des précipitations qu’elle apporte, la bascule a lieu plus ou moins tôt dans l’année, raison pour laquelle une partie des fréquences de phénomènes contradictoires se superposent sur le graphique, reflet de la variabilité interannuelle.

À une époque plus chaude et plus humide, lors de l’optimum climatique médiéval, au IXe siècle, à la fin de la dynastie Tang, le lac Poyang a atteint son extension maximale : 6000 km2. Dans les conditions climatiques actuelles, le lac atteint environ 4000 à 4500 km2 en juin, et un minimum hivernal de moitié, environ 2000 km2, parfois moins.

Au-delà des moyennes pluviométriques, il existe bien sûr de fortes variations d’une année à l’autre, qui ont des conséquences directes sur le débit du fleuve Yangtsé. En année moyenne, ses valeurs s’échelonnent d’environ 10 000 m3/s (mètres cube par seconde) en janvier à 50 000 m3/s en juillet. Mais il est arrivé que le débit descende à 2000 m3/s et s’élève à plus de 100 000 m3/s. Le niveau du lac ne peut en être qu’affecté. Or, si l’an passé les pluies ont été plus rares qu’habituellement, il n’en a pas été de même l’année précédente, bien au contraire, ce qui avait pourtant déjà conduit, comme on l’a vu, à un minimum d’extension assez marqué, bien inférieur à 2000 km2. C’est donc qu’il existe des éléments extérieurs qui influent sur le cycle du lac.

 

  • Quand l’eau reste en travers des Trois-Gorges

Le barrage des Trois-Gorges est la retenue d’eau de tous les superlatifs. Même pour celui qui n’est pas spécialiste, les chiffres sont impressionnants : 27 millions de mètres cube de béton, 185 mètres de haut, 2,3 kilomètres de long, environ 40 kilomètres cube d’eau retenue, ou si l’on préfère 40 milliards de mètres cube. Et, parce que la zone ennoyée est vaste, environ 1,8 million d’habitants déplacés. Ainsi que des sites historiques et préhistoriques noyés.

China - Three Gorges Dam on the Yangtze River - Aerial view

Document 11 : Le barrage des Trois-Gorges

Outre la production d’électricité, les objectifs affichés sont également le contrôle des crues et une navigation plus sûre.

La carte ci-dessous indique la localisation du barrage (Three Gorges Dam) ; le lac Poyang est visible, entre Wuhan et Nanjing, environ 500 kilomètres en aval du barrage.

ThreegorgesDam

Document 12 : Localisation du barrage des Trois-Gorges sur le cours du Yangtsé

La mise en haut du barrage en juin 2003 a eu comme conséquence logique une baisse du fleuve Yangtsé en aval, ce qui a inversé le rapport entre lac et fleuve. Alors qu’à l’ordinaire, comme le montre le document 10, c’est en cette saison le fleuve qui se déverse dans le lac Poyang, c’est le contraire qui s’est passé : le fleuve anormalement bas, a reçu les eaux du lac, qui, entre le 25 juin et le 16 août 2003, a baissé de 4 mètres. Seul le barrage est en cause, car ce fut une année pluvieuse. Une étude réalisée par des scientifiques chinois a montré que l’occurrence d’événements de ce type, un flux important (d’au moins 3000 m3/s) du lac vers le fleuve de juin à septembre, période pendant laquelle on assiste généralement à une relation inverse, s’est considérablement accru. Le barrage a donc clairement comme conséquence un remplissage moindre du lac, suivi d’une vidange précoce et très efficace, conduisant à de très bas niveaux en période froide.

Qu’à l’inverse les précipitations de mousson soient violentes et les largages du barrage des Trois-Gorges font rapidement monter les eaux du Yangtsé, qui fera à son tour monter rapidement le niveau du lac. C’est donc à une généralisation des situations extrêmes, particulièrement des basses eaux hivernales, que la construction du plus grand barrage du monde a conduit. Mais il n’est pas seul en cause, bien d’autres facteurs contribuant à la perturbation du cycle hydrologique du lac et, au-delà, de tout le cours du plus grand fleuve d’Asie.

 

  • Le besoin de terres augmente les risques liés à l’hydrologie fluviale

Une autre raison peut être évoquée, qui favorise les faibles niveaux d’eau du lac, s’ajoutant à l’action du barrage des Trois-Gorges. En 2001 furent interdits les prélèvements de matériaux, sables et granulat, dans le lit du fleuve Yangtsé. La demande n’ayant pas disparu, bien au contraire, l’exploitation s’est tournée notamment vers le lac Poyang, qui est depuis lors dragué dans sa partie nord. Les volumes prélevés sont colossaux, estimés sur la courte période 2005-2006 à environ 230 millions de mètres cube par an, soit un peu moins du dixième de la demande chinoise en sable, pourtant énorme. La conséquence en est nullement un accroissement du volume d’eau retenu, car le creusement accentue la pente du goulet menant jusqu’au fleuve l’eau de la partie centrale du lac, dont la vidange est ainsi accélérée. Cela accentue encore un peu la diminution de la durée des hautes eaux et l’augmentation de la période d’étiage.

La récurrence des très bas niveaux ne doit pas faire oublier les inondations de la mousson, qui n’ont pas disparu. Elles sont même plus rapides qu’auparavant, mais moins durables. Celles de juin 2011 sont là pour nous le rappeler, suivies par le faible niveau record qui a fait tant (et mal) parler. Plusieurs facteurs concourent à cela, propres au lac, mais aussi extérieurs.

Les crues font monter le lac d’autant plus vite que l’espace inondable a été très réduit ces dernières décennies. Les très fortes densités rurales de la région sont synonymes d’un besoin important en terres cultivables, et ce depuis très longtemps. L’existence de levées de terre est ancienne, servant à protéger les champs gagnés sur le lac lors des années ordinaires, mais pas pendant les crues majeures. Depuis 1950, la soustraction de terrains au cycle hydrologique naturel a conduit à la multiplication et au renforcement des digues. Durant la deuxième moitié du XXe siècle, ce sont près de 1500 km2 qui ont été poldérisés et qui pour la plupart ne sont plus soumis aux crues, alors que ces espaces contribuaient à en diminuer l’impact.

À quantité d’eau égale, la surface d’expansion des crues ayant diminué, le niveau du lac ne peut être que plus élevé, et les hautes eaux toucher des terrains qui n’étaient pas ou beaucoup moins inondés auparavant, tandis que d’autres, qui devraient l’être dans le cycle naturel du lac, ne le sont plus, ou de manière soudaine et violente (document 13)…

FloodInPoyangJiangxi

Document 13 : Rupture d’une digue (portant une route) le 16 juillet 2010 sur la rive du lac Poyang

La diminution de la capacité du lac Poyang et de quelques autres à encaisser les crues du fleuve Yangtsé est un facteur de premier plan permettant d’expliquer l’intensification des inondations.

Imitant le fonctionnement naturel des interactions entre le fleuve et les lacs dans lesquels ses eaux se déversent lorsque sa hauteur atteint un niveau critique, un grand nombre de bassins de retenue ont été créés par le passé le long du cours moyen du Yangtsé, afin de limiter les inondations et de diriger les eaux du fleuve vers des espaces réservés.

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Document 14 : Localisation des bassins de rétention le long du cours moyen du Yangtsé

Cependant, dimensionnés pour faire face aux crues les plus importantes, leur mise en eau effective n’a été qu’assez rare, ce qui a conduit les populations riveraines à investir ces terres disponibles et selon elles laissées vacantes. Ces espaces occupés pour l’agriculture, mais aussi habités, n’ont de fait plus de fonction de rétention des eaux de crue majeure, si bien que l’entretien des digues permettant leur existence n’est plus guère assuré. Ce sont ainsi presque cinq millions de personnes vivant dans l’ensemble des bassins de rétention existant sur le cours du Yangtsé qui sont sous la menace d’une soudaine et violente inondation de leur lieu de vie, avec des conséquences potentiellement dramatiques, en cas de crue dévastatrice du fleuve conduisant à des ruptures de digues.

Le cours du fleuve lui-même est bien souvent endigué, afin de protéger la plaine alentours des inondations, qu’elle accueillait auparavant, parfois il y a longtemps. Un niveau du fleuve artificiellement haut est ainsi créé. Le fleuve ne peut souvent que déborder, comme sur la photographie ci-dessous (qui n’est pas prise sur le cours du Yangtsé). Mais en cas de rupture des digues, l’inondation est encore plus soudaine, et d’autant plus catastrophique.

Wuzhou-22-06-2005

Document 15 : Débordement du fleuve à Wuzhou (Chine méridionale) le 22 juin 2005

Par ailleurs, l’étalement des crues étant impossible dans la plaine, il est d’autant plus spectaculaire là où le déverserment des eaux du fleuve est encore possible, comme le lac Poyang. Les crues y sont donc plus fréquentes et de plus grande ampleur.

 

  • Business as usual sur les rives du lac Poyang…

Dans le cadre du boom économique chinois et de l’image qui en est donnée à l’étranger, la région du lac Poyang est aussi un espace de développement qui se veut exemplaire. Le développement à l’ancienne a donc été repeint en vert, surtout dans le discours. Tout un programme a été mis sur pied pour développer cette région. Sur une superficie supérieure à 50 000 km2, la Zone éco-économique du lac Poyang doit permettre un développement durable.

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Document 16 : Localisation de la Zone éco-économique du lac Poyang

Le texte adopté par le gouvernement de la province du Jiangxi est clair :

« Pour gérer le lac, les rivières doivent être exploitées ; pour exploiter les rivières, la montagne doit être développée ; pour développer la montagne, la pauvreté doit reculer.

En se basant sur l’écologie et avec l’économie à l’esprit, le bassin du lac Poyang doit être développé selon une approche globale. »

Plus concrètement, voici ce dont rêvent les dirigeants chinois :

Poyang-Lake-eco-economic-zone

Document 17 : Type de développement attendu à terme pour la Zone éco-économique du lac Poyang

Alors que le niveau du lac était au plus bas, environ 700 projets de développement ont été rendus publics à la mi-février, pour un investissement attendu de plus de 120 milliards de dollars. Pour satisfaire aux exigences de durabilité, éco-taxes et autres compensations carbone seront de rigueur, probablement compensées par des facilités d’installation pour les industries attendues sur le site, comme l’aéronautique (mais aussi, qu’on se rassure, des entreprises environment-friendly !).

Quoi qu’il en soit, tous ces projets rejoignent le développement en cours sur les rives du lac, d’ores et déjà en voie rapide d’artificialisation. Les deux photographies ci-dessous illustrent les nombreux chantiers en cours, visant à dynamiser la région.

Poyang-chantier

Poyang-buildings

Document 18 : Chantiers sur les rives du lac Poyang

Centres commerciaux et immeubles de villégiature en vue d’accueillir les classes chinoises les plus aisées et surtout les touristes étrangers sont en cours de construction. Le lac est en effet connu comme étant l’une des destinations les plus importantes au monde pour les oiseaux migrateurs. Mais la perturbation du cycle hydrologique du lac, qui a aussi pour conséquence une raréfaction des poissons et des ressources alimentaires des oiseaux, jette un voile assez sombre sur l’avenir du site. Et ce ne sont pas les distributions massives de céréales, poissons et crevettes aux oiseaux, comme durant cet hiver, qui permettront de sauver ce patrimoine naturel et la manne touristique qui en est attendue.

 

  • Les autorités chinoises noient le poisson, France 2 fait naufrage

Le lac Poyang est aussi connu pour ses naufrages. Du début des années 1960 à la fin des années 1980, 200 bateaux ont sombré dans la partie nord du lac, entraînant la mort de 1600 personnes. Des embarcations de pêcheurs sont concernées, mais aussi de plus gros navires, dont certains de 1000, voire 2000 tonnes. En avril 1945, c’est un bateau japonais qui a coulé, jamais retrouvé, comme beaucoup d’autres. Les recherches menées conduisent même à de nouvelles disparitions. Dans ces conditions, comment s’étonner que le frêle esquif de France 2 n’ait pas résisté ? L’occasion était bien belle, il est vrai. Un récit simple, tenant dans le temps imparti aux reportages d’information d’un journal d’information télévisé, permettant d’en remettre une couche sur un sujet tant de fois si mal traité : le réchauffement climatique. Avec comme conclusion le rapport brandi par les autorités chinoises sur le sujet, tombant au bon moment pour focaliser l’attention de médias peu regardant sur une explication ne tenant pas la route, mais qui les exhonère de toute responsabilité, ou presque. Il eut été pourtant intéressant pour les journalistes de mettre en balance cet empressement de Pékin à mettre en avant le rôle du changement climatique dans l’assèchement du lac Poyang et le refus catégorique et contradictoire de prendre des engagements sur la limitation des émissions de gaz dits à effet de serre. Et de décrire la perturbation du cycle hydrologique du fleuve Yangtsé ; les dynamiques opposées consistant à réduire la superficie des espaces lacustres naturels dans lesquels l’épanchement des crues limite leur dangerosité, en même temps que l’on construit des bassins de retenue… mais qui finissent eux aussi par servir à tout autre chose ; expliquer pourquoi le barrage des Trois-Gorges a pour conséquence une vidange accrue du lac et de très bas niveaux d’eau en saison froide, mais aussi bien souvent une accentuation des crues, lors même que l’une de ses fonctions était de les contenir en partie ; bref montrer comment fonctionne le système dont le fleuve est l’élément central, comment la fuite en avant dans l’illusion de la maîtrise a conduit à rendre pire la situation. La modification du milieu est incontournable, il faut bien que les Hommes vivent. D’autant plus qu’il ne s’agit pas là des gentils petits fleuves d’Europe occidentale. À titre d’exemple, le débit de la Seine à Paris lors de la crue historique de 1910 est du même ordre de grandeur que le plus bas enregistré sur le Yangtsé en période d’étiage. Ou encore, le débit moyen du Yangtsé est égal à environ deux fois celui de l’ensemble des fleuves, grands et petits, de France. En période de crue, il faut parfois encore multiplier par deux. Les échelles ne sont donc en rien comparables. La puissance du plus grand fleuve d’Asie ne peut nous conduire à simplement critiquer l’existence d’aménagements sur son cours. Constatons simplement que ces dernières décennies les autorités chinoises ont d’un côté fait preuve de laxisme, en n’interdisant pas certaines pratiques préjudiciables, comme la poldérisation des rives lacustres inondables, et de l’autre, au contraire, imposé aux populations des aménagements démesurés dont elles ne voulaient pas et qui ont accentué les crues qu’ils devaient diminuer et créé des pénuries d’eau récurrentes. On peut parfois lire que les dirigeants chinois auraient pris la mesure des conséquences du barrage des Trois-Gorges. Quoi qu’il en soit, cela n’empêche pas que beaucoup soient en construction en amont et que celle d’un autre ait été approuvée en décembre 2009 par le gouvernement de la Province du Jiangxi pour maintenir un niveau d’eau acceptable dans le lac Poyang. Un barrage contre les méfaits d’un barrage. Face à la mise en garde de scientifiques chinois redoutant à nouveau des effets imprévus, rien n’a encore été entrepris. Pékin ne saurait les ignorer, contrairement à ce que les organes de propagande chinois pourraient laisser entendre. Il y aura à nouveau, n’en doutons pas, des niveaux d’étiage comme on n’en voyait pas auparavant, mais aussi des crues dévastatrices, aux bilans matériel et humain très lourds. France 2 sera là pour nous expliquer à nouveau qu’il s’agit des manifestations du réchauffement climatique, ou mieux, du dérèglement climatique, et donner la parole aux habitants et à des scientifiques, sans les entendre.

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